|
por Paul Denis
Intérêt d'un retour à la notion d'emprise
Pourquoi s'interroger aujourd'hui sur la question de l'emprise, et essayer de la réintroduire dans la théorie psychanalytique?
Il est clair, sur le plan clinique, que les conduites d'emprise de chacun de nous sur ses propres objets d'amour - son conjoint, ses enfants, maîtresses et amants… - tiennent une place considérable dans notre vie. L'emprise que nous cherchons, délibérément ou non, à exercer sur nos patients n'est pas la moins importante pour notre métier de psychanalyste ou de psychothérapeute. Le désir d'emprise recouvre ainsi le champ du pouvoir, celui de la volonté, celui de la possession. Courant de force d'une importance extrême et qui tient cependant une place très limitée dans la théorie est la clinique psychanalytique.
Pourtant Freud avait tenu compte de cette force d'emprise en introduisant, dans sa première théorie des pulsions, la notion de Bemächtigungstrieb , de "pulsion d'emprise". On peut se demander pourquoi il ne lui a pas donné tout le développement qu'elle aurait mérité alors même qu'elle resurgit à plusieurs reprises dans son œuvre. Il est vraisemblable que la rupture avec Adler — dont la dissidence théorique s'appuyait précisément sur "la volonté de puissance" — l'a incité à privilégier la sexualité proprement dite dans le développement des perspectives psychanalytiques. Il serait trop long aujourd'hui de recenser les vicissitudes de la " pulsion d'emprise " dans l'œuvre de Freud, notons seulement qu'il l'évoquera même après 1920 pour l'asservir alors à la "pulsion de mort".
Il est important pour nous de constater qu'il donne à la " pulsion d'emprise " la tâche de conquérir l'objet sexuel, de le soumettre, de le posséder physiquement pour que l'acte sexuel s'accomplisse. Avant d'asservir la pulsion d'emprise à la pulsion de mort il lui a donc assigné un rôle dans la sexualité. Un passage de Totem et tabou est intéressant à citer de ce point de vue ; sans citer explicitement la " pulsion d'emprise " il l'évoque à partir de la volonté et de l'usage de la motricité:
"Une autre voie s'offre au primitif adulte. Une impulsion motrice est attachée à son désir, la volonté, et celle-ci - qui plus tard, en étant au service de la satisfaction du désir, changera la face de la terre - est utilisée pour représenter la satisfaction de telle sorte qu'on puisse pour ainsi dire la vivre grâce à des hallucinations motrices. Une telle représentation du désir satisfait est tout à fait comparable au jeu des enfants qui relaie chez eux la technique purement sensorielle de la satisfaction [hallucinatoire]. Si le jeu et la représentation imitative suffisent à l'enfant et au primitif, cela n'est pas un signe de modestie au sens où nous entendons ce terme, ou de résignation parce qu'ils se seraient rendu compte de leur impuissance réelle, mais c'est la conséquence aisément concevable de la valeur prépondérante qu'ils accordent à leur désir, à la volonté qui en dépend et à la voie prise par cette dernière." [1]
La " volonté " - capable de " changer la face de la terre " - est ici clairement conçue comme mise au service de la satisfaction du désir, liée à la motricité et au jeu des représentations. Freud ne dissocie pas la recherche de la satisfaction de l'exercice de la volonté - de l'emprise - mais au contraire les lie.
Parmi les débats qui persistent entre différentes écoles psychanalytiques l'un oppose les tenants de la relation d'objet, héritiers de Fairbairn qui soulignent la prépondérance de l' " object seeking ", et les tenants de la recherche du plaisir qui considèrent que l'essentiel pour le psychisme est la recherche de la satisfaction du désir. Réintroduire la notion d'emprise dans la théorie psychanalytique est une façon de dépasser cette opposition.
En effet, l'opposition entre "quête d'objet" et "quête du plaisir" dissocie deux mouvements ordinairement associés; dans le schéma même de la pulsion telle que Freud l'a tracé, si le "but de la pulsion" est bien le plaisir de la "décharge libidinale", "l'objet de la pulsion" est nécessaire et constitue le troisième élément de ce qui définit la pulsion: objet et plaisir ont partie liée. Cependant on a pu constater, dans l'histoire de la pensée psychanalytique, que privilégier l'objet risquait de mettre la sexualité au second plan, ou même de faire pratiquement disparaître son rôle dans la constitution de la personnalité, et que privilégier la quête du plaisir pouvait faire disparaître le rôle de l'objet, en tant que personne, et faire sous estimer l'importance de la réalité extérieure.
Il nous semble possible de développer - en donnant toute sa place à l'emprise - une théorie qui concilie les deux points de vue et qui donne à la pulsion son unité de fonctionnement.
L'emprise dans la pulsion
Par rapport au schéma de la pulsion tel qu'il a été schématisé par Freud qui la caractérise par sa source, sa poussée, son but et son objet, il est intéressant de tenter de considérer aussi les moyens de la pulsion, ceux par lesquels elle atteint son objet et son but. Le plaisir adéquat, la satisfaction, ne peut être obtenu pleinement que par une action exercée sur l'objet, c'est le rôle assigné aux conduites appropriatives, aux efforts d'emprise sur l'objet.
Dans Trois essais… Freud établit une opposition pertinente entre les pulsions sexuelles et la " pulsion d'emprise" [2] : les pulsions sexuelles sont assez clairement indiquées comme reliées aux zones érogènes, mais il est aussi tout à fait clair que Freud fait correspondre à l'emprise ce qu'il appelle le bemächtigungsapparat c'est-à-dire " l'appareil d'emprise ". Si l'on considère cet appareil d'emprise comme un ensemble de voies d'investissements possibles pour la libido, il me semble que cette notion " d'appareil d'emprise " peut être utilisée telle que Freud nous l'a laissée.
A partir de cette première idée de Freud sur l'organisation du conflit pulsionnel, nous défendrons l'idée que la libido dispose de deux sortes de voies par lesquelles elle peut s'investir. Ces deux voies sont, l'une la voie des zones érogènes telles que nous les connaissons, les zones érogènes au sens strict, le plus sexuel du mot , au sens de la zone orale, du canal muqueux de la zone anale, des zones sexuelles proprement dites, et pour l'autre celle des éléments qui appartiennent à ce bemächtigungsapparat , et qui sont donc les différents éléments des organes des sens : la vue, l'ouïe, le toucher, et, point très important, la motricité.
Par chacune de ces voies la libido va s'investir en deux courants destinés à se rejoindre dans l'accomplissement de l'expérience de la satisfaction. Un courant libidinal va investir les zones érogènes et leur excitation, l'autre courant libidinal va s'investir à travers la motricité et les organes des sens sur l'objet et exercer une emprise sur lui. Nous avons ainsi à considérer un courant érogène et un courant d'emprise, tous les deux libidinaux alors que Freud avait initialement fait de " la pulsion d'emprise " une pulsion non sexuelle [3].
Alors que le modèle freudien de Trois essais… opposait la " pulsion d'emprise " aux " pulsions sexuelles " le schéma que je propose introduit la dualité dans la composition même de la pulsion. J'insiste donc sur le fait que je ne reprend pas l'idée d'une " pulsion d'emprise " autonome mais que je considère un courant libidinal dévolu à l'emprise, lequel constitue l'une des deux composantes de la pulsion. Pas de " pulsion d'emprise " mais un " formant libidinal d'emprise " dans la pulsion. Pour nous un courant d'emprise est présent dans la constitution de toute pulsion.
La constitution de la pulsion
Nous considérons que la pulsion résulte de la synergie, de la combinaison de ce formant libidinal d'emprise avec le courant libidinal investissant les zones érogènes.
La particularité des zones érogènes est leur pouvoir de donner lieu à une expérience de plaisir intense, orgastique, et d'être ainsi à l'origine de " l'expérience de satisfaction " évoquée par Freud et qui joue pour nous un rôle essentiel.
La pulsion se constitue dans un mouvement qui rassemble, qui combine, deux courants d'investissements complémentaires. Elle apparaît comme un composé qui associe l'investissement libidinal des zones érogènes elles-mêmes avec celui de la motricité et de la sensorialité par le moyen desquels, la libido va se relier aux objets du monde extérieur. Le courant d'emprise va à la recherche de l'objet extérieur susceptible d'apporter la satisfaction. Le tentacule de l'emprise capture l'objet et l'amène au contact des zones érogènes.
L'ensemble de ces deux courants d'investissements se trouvera noué par l'expérience même de la satisfaction à laquelle nous attachons donc un pouvoir fondateur. C'est dans L'Esquisse d'une psychologie scientifique que Freud en parle pour la première fois et qu'il en fait un élément tout à fait essentiel. Pour nous c'est cette expérience de la satisfaction qui parachève la constitution de la pulsion, lui donne sa valeur même de pulsion, sa cohérence ; elle est nécessaire pour que la création dans le psychisme de la représentation puisse s'effectuer.
Essayons donc de donner une sorte de schéma théorique de l'apparition de la pulsion et de ses résultats : la pulsion s'organise du fait même d'un double investissement de l'objet : l'objet est investi à la fois en emprise, - comme " objet d'emprise " - et " en satisfaction ", comme " objet de satisfaction ". Une fois l'objet saisi en emprise, le jeu des zones érogènes, au contact de celui-ci, aboutit à l'expérience de la satisfaction.
La représentation
Les investissements " en emprise " de l'objet - investissements sensoriels et moteurs - laissent une trace ; celle-ci va constituer un sorte de trame, de support, d'image incolore que l'expérience de la satisfaction va charger de la couleur du plaisir. C'est donc l'association des traces en emprise, laissées par la conquête de l'objet, avec le souvenir de la satisfaction, dont elles deviennent le support, qui constitue une " représentation " au sens psychanalytique du terme. L'évocation d'une représentation ainsi constituée est porteuse d'un certain plaisir, d'une charge libidinale organisée qui reproduit en plus faible, mais reproduit, une part de l'expérience de la satisfaction ; on pourrait parler ici de satisfaction mnésique plutôt que " d'hallucination de la satisfaction " ; le souvenir apporte une satisfaction limitée mais réelle. En ce cas les traces en emprise et le souvenir de l'expérience de la satisfaction se soutiennent mutuellement.
Nous pouvons prendre ici l'exemple de l'allaitement : les cris de l'enfant, son activité motrice aboutissent à ce qu'il est pris dans les bras et qu'il se saisisse du sein ; après quoi l'activité motrice de la tétée stimule la zone érogène buccale et déclenche l'expérience de la satisfaction orale. C'est l'expérience de la satisfaction qui vient constituer le lien entre l'ensemble de toutes les expériences qui l'ont amenée, et finalement boucler la constitution de la pulsion orale. La représentation constituée associera la trace sensorielle d'être pris dans les bras, l'image du visage de la mère, les images motrices du saisissement du sein et le souvenir de la satisfaction orale.
Dans un tel schéma, où la pulsion est constituée de deux versants libidinaux de deux " formants " - en emprise et en satisfaction -, nous nous trouvons extrêmement loin du modèle du plaisir envisagé simplement comme une " décharge " d'excitation. Ce modèle de la " décharge " est en fait assez sommaire, imaginé par Freud en fonction d'analogies biologiques, celui de l'expulsion des produits sexuels : il s'agit d'une proto-pensée freudienne que la suite de son œuvre nous invite à reconsidérer. Il nous faut distinguer plaisir et satisfaction ; l'un peut n'être que modéré, lié uniquement à l'évocation de représentations psychiques, l'autre impliquant un plaisir plus intense et réalisant une forme d'accomplissement ; l'un et l'autre sont sous la dépendance d'un montage finalement très sophistiqué mettant en jeu la représentation. Le plaisir puise dans le jeu des représentations déjà créées, la satisfaction quant à elle est capable d'en créer de nouvelles.
La notion de pulsion est ainsi indissociable de la notion de représentation et celle-ci nous apparaît comme la cheville ouvrière du psychisme.
C'est à partir de la représentation que nous travaillons, c'est le tissu des représentations liées les unes aux autres, ou au contraire soigneusement isolées les unes des autres, que nous voyons fonctionner dans le discours de nos patients, à travers les mots qu'ils nous livrent. Dès qu'il y a une sorte de dissociation entre les différentes composantes de la représentation, nous le percevons parce que nous nous trouvons devant un discours qui nous paraît incomplet, morne, qui nous paraît mort ; nous le percevons devant l'expression d'affects isolés, investis pour eux-mêmes ou devant une excitation psychique désorganisée. En effet le montage pulsionnel peut se défaire, et la représentation se décomposer.
Ce modèle nous invite à considérer que la pulsion naît dans l'histoire que la pulsion reflète à sa manière. Lorsque nous parlons des pulsions comme d'éléments originaires, cela ne signifie pas qu'elles soient innées, pré-installées, mais qu'elles sont originaires de la vie psychique. De notre point de vue, la notion de pulsion n'a rien de biologique, il s'agit du premier montage psychique à partir de l'excitation libidinale. Seuls les " instincts " sont biologiques, élémentaires, corporels et innés.
Les pulsions sont psychiques, acquises, on peut les considérer comme des modules de fonctionnement psychique, comme les premières unités de son organisation. Toute expérience nouvelle de satisfaction obtenue en synergie avec les investissements en emprise vient constituer une représentation nouvelle ou renforcer une représentation existante. Nous pouvons considérer de ce point de vue que c'est l'expériences de satisfaction vécue avec un objet qui nourrit le psychisme.
Marion Milner écrivait que tout amour heureux installait un nouveau dieu dans notre panthéon.
Le rapport entre les deux registres d'investissement et leur concordance dans la construction d'expériences de satisfaction articule principe de plaisir et principe de réalité et permet l'instauration de leur jeu réciproque.
On peut donc considérer que la possibilité , offerte par le fonctionnement du corps lui-même, de répartir l'investissement de l'énergie libidinale en deux courants complémentaires, en emprise et en satisfaction, est le point de départ d'un système auto-organisant car la recombinaison de ces deux courants produit des éléments psychiques : les représentations dont le tissu s'enrichit progressivement et constitue le psychisme lui-même.
Le fonctionnement psychique ordinaire
Dans l'ordinaire du fonctionnement psychique, lorsque la tension libidinale, l'excitation psychique, atteint un certain niveau, nous mettons d'abord en œuvre notre système de représentations, en quelque sorte nous cherchons d'abord à puiser dans nos réserves, à vivre sur nous mêmes : la seule évocation de représentations peut assurer, pendant un temps, la régulation de l'excitation. Nos ressources représentationnelles elles-mêmes nous permettent une autonomie plus ou moins longue sans le recours à un objet extérieur, sans expérience nouvelle de satisfaction dans la rencontre avec un objet. Nous pouvons trouver un soutien dans le contact avec un certain nombre d'éléments " habités " du monde extérieur, avec quelque chose qui appartient au monde représentatif d'autrui confié à un objet matériel, que ce soit une œuvre d'art, que ce soit un roman, que ce soit quelque chose que la main de l'homme, un jour, a modelé, c'est-à-dire que les représentations d'un homme ont doté d'un pouvoir sur la vie psychique des autres.
Mais, dans tous les cas, au bout d'une période plus ou moins longue, il devient nécessaire de retrouver un contact direct, effectif, amoureux, avec un objet. La vie représentationnelle, ne suffisant plus, va être momentanément désinvestie au profit de la recherche active d'un objet. Toute une part de l'énergie libidinale se dégage donc du registre des représentations pour réinvestir celui de l'emprise ; l'appareil d'emprise se met en quête de l'objet par le regard, la motricité, des conduites d'appel… L'objet sera d'abord objet d'emprise : c'est l'ensemble des éléments sur lesquels le sujet a prise qui seront investis : son apparence, son image, le parfum laissé… Une fois l'objet conquis, et consentant à une emprise croisée, de l'un sur l'autre, une expérience de satisfaction réciproque mettant en jeu les zones érogènes peut être constituée grâce à cette conquête. L'instant de la satisfaction nouera entre elles les données recueillies par l'appareil d'emprise et le don de plaisir venu des zones érogènes : l'image et la satisfaction. Une nouvelle bascule de l'investissement libidinal se produit alors : la plus grande part de la libido délaisse le registre de l'emprise et le monde extérieur pour investir l'expérience même de la satisfaction, interne au sujet. L'objet est alors désinvesti en emprise, désinvesti dans sa réalité au profit de la représentation dont il a permis la constitution. Un repli narcissique heureux survient après l'orgasme, mais que chacun des partenaires peut vivre comme un désintérêt ou même comme du mépris….
Le sadisme et la folie d'emprise
Dans le premier schéma donné dans Trois essais… c'est la compassion qui arrête le mouvement d'emprise devenu cruauté; il est cependant implicite que la satisfaction venant de l'objet peut arrêter le mouvement : la satisfaction est en fait le seul événement qui puisse arrêter le mouvement de l'emprise, elle en est la seule butée. La capacité de compassion, susceptible d'arrêter le sadisme, provient de mécanismes d'identification et d'introjection liées à des représentations de personnes lesquelles dérivent en fait de l'expérience de la satisfaction. Donc, schématiquement, lorsque, devant la montée de l'excitation, le jeu des représentations et des instances (moi et surmoi) est débordé, si l'expérience de la satisfaction n'intervient pas, l'emprise et les investissements des éléments perceptifs et moteurs qui lui sont liés s'exacerbent; la montée de l'excitation nécessite le redoublement de l'effort d'emprise car celle-ci n'a pas l'érogénéité qui suffirait à son propre apaisement; l'emprise ne se suffit pas à elle-même, elle ne se "décharge" pas; au contraire les conduites d'emprise se "chargent" d'un investissement de plus en plus violent.
Nous proposons donc de considérer que le sadisme est une conséquence de cette montée d'excitation dans le système d'emprise qui s'applique à l'objet refusant ou à l'objet qui ne se refuse pas mais avec lequel le sujet n'est pas en mesure de construire une expérience de satisfaction. Tant qu'elle reste limitée, même de façon précaire, par des représentations cette activité d'emprise reste sadisme ; les manifestations de douleur de l'objet concerné valent pour marques de présence, d'intérêt, de plaisir, arrachées à l'objet lequel peut, du reste, se prêter à la possession sadique.
Le refus radical de l'objet ou la rupture du lien avec le système représentatif et les instances transforme le sadisme en destructivité libre ; les investissements, jusque-là consacrés aux systèmes psychiques élaborés "en satisfaction" se déplacent vers les conduites d'emprise, les renforcent et vident parallèlement le système représentatif et les instances de leur poids économique inhibiteur, l'excitation n'est plus liable, le passage à l'acte devient la voie où l'emprise, devenue " folie d'emprise ", s'engouffre.
Le fonctionnement pulsionnel se dégrade ainsi : la composante d'emprise attire à elle de plus en plus d'énergie afin d'augmenter son pouvoir sur l'objet et le conquérir, manu militari s'il le faut. L'objet est alors surinvesti en emprise et cesse d'être contingent. Le sujet se trouve pris dans le cercle vicieux du joueur qui double à chaque fois sa mise dans l'espoir de gagner enfin. Ainsi l'insatisfaction établit la toute puissance de l'objet, toute puissance qu'il faut renverser par une toute puissance égale. Le pouvoir, écrivait Tolstoï, " le pouvoir pris dans son sens véritable n'est que l'expression de la plus grande dépendance où l'on se trouve à l'égard d'autrui ".
Nous voici donc à l'ombilic de la folie d'emprise
D'un côté le monde des représentations préexistantes est désinvesti, mis hors-jeu, et cela d'autant plus facilement qu'il était plus lâche ou désorganisé ; il perd de ce fait sa valeur organisatrice de la continuité du fonctionnement psychique. D'un autre côté aucune satisfaction nouvelle ne peut être obtenue, faute d'un objet accessible ou consentant ou de la disparition durable ou momentanée de la capacité de construire une satisfaction en tirant parti de la participation de l'objet [4]. Ce n'est plus alors le jeu des représentations qui assure la continuité du fonctionnement du Moi mais le seul exercice des conduites d'emprise. L'investissement de la sensation se substitue à celui de la satisfaction ; dans ce mouvement, lorsque la dégradation du fonctionnement pulsionnel est extrême, l'exercice même de la sexualité se coupe du registre de la satisfaction, les sensations sexuelles incoordonnées ne conduisent plus à la satisfaction psychique et ne créent pas de représentations nouvelles. L'exercice même de la sexualité se trouve détourné de son rôle et ne signifie plus rien qu'un moyen d'emprise parmi d'autre [5] : " A ces moments là, dit une patiente, je vois la sexualité comme une arme ".
Les perversions sexuelles s'inscriraient dans ce type de fonctionnement : conduites sexuelles résultant d'une emprise indifférente au désir d'autrui et coupées de toute identification à lui.
Dans la folie d'emprise le fonctionnement mental déporte son centre de gravité sur la seule concrétude de l'objet, sur son existence physique, sur ses déplacements: la dimension de l'acte devient prévalente. Le cercle infernal qui détermine l'escalade de la violence est lancé: lorsque les représentations sont mises hors-jeu, seule une nouvelle expérience de la satisfaction pourrait arrêter le mouvement de l'emprise ; celle-ci redouble d'efforts pour juguler la montée de l'excitation laquelle se renforce du désinvestissement accru de monde intérieur. L'investissement des instances, part essentielle du registre des représentations, sombre complètement dans ce mouvement que rien ne peut plus arrêter dans une violence qui peut être sans limites. Parce que l'expérience de la satisfaction avait entraîné l'effacement psychique de la réalité de l'objet, la folie d'emprise ira jusqu'à détruire l'objet en réalité dans le fol espoir que la satisfaction pourrait renaître de sa disparition.
La probabilité d'apparition de conduites violentes - possible chez chacun de nous : qui pourrait être certain d'être à l'abri du risque d'une colère violente ? - serait d'autant plus grande que le registre des représentations - produit de la répétition des expériences de satisfaction - est moins développé, a moins de consistance. La dégradation du fonctionnement de ce registre abaisse les capacités à la compassion et accentue le risque de conduites violentes.
Le moindre développement du registre des représentations favorise la dépendance à l'égard des autres dont la défaillance peut être vécue comme une menace pour la cohésion même du psychisme et déclencher des comportements d'emprise contre eux.
L'utilisation de toxiques (drogues, alcool…) peut limiter la montée de l'excitation en provoquant une sorte d'ersatz de " satisfaction ", arrête momentanément le mouvement des conduites d'emprise, mais n'aboutit pas à la constitution de représentations qui seraient nourricières pour le fonctionnement psychique ; l'usage de toxiques favorise ainsi, à la longue, l'appauvrissement du fonctionnement mental. Charles Baudelaire écrivait ainsi: " Ajouterai-je que le haschisch, comme toutes les joies solitaires, rend l'individu inutile aux hommes et la société superflue pour l'individu, le poussant à s'admirer sans cesse lui-même et le précipitant jour à jour vers le gouffre lumineux où il admire sa face de Narcisse ? "
Les dysfonctionnements pulsionnels
Mais il est des formes moins bruyantes de dysfonctionnement pulsionnels que nous pouvons aborder à partir de la rupture de la synergie entre les deux registres de l'emprise et de la satisfaction. A certains moments de déséquilibre entre les deux registres qui les organisent, les pulsions se défont, entraînant la désunion du fonctionnement psychique dans son ensemble : les différents éléments qui nouent le système représentatif se disloquent.
Nous pouvons ainsi aborder la clinique des états traumatiques comme résultant de la surcharge économique de l'un ou l'autre des deux formants de la pulsion. L'excès de sensations, de stimulations sensorielles fait monter une excitation libidinale qui ne trouve pas à s'inscrire dans les voies de la satisfaction ; cet excès a dès lors le pouvoir de désorganiser le fonctionnement pulsionnel. De façon symétrique l'usage des toxiques appauvrissant les moyens de traiter l'excitation rend vulnérable au traumatisme.
Quand les deux systèmes d'investissement, ou les deux composantes de la pulsion, se désunissent, apparaissent des éléments de dépersonnalisation, de désorganisation, qui sont tout à fait repérables en clinique et peuvent être, comme Pierre Marty l'a montré, à l'origine de désorganisations psychosomatiques. La pensée opératoire de P. Marty et Michel de M'Uzan peut être considérée comme le résultat d'un tel divorce entre le registre de l'emprise et celui de la satisfaction : les patients, dans un discours factuel et désaffectivé, enchaînent des " images", traces de l'investissement en emprise des objets, dépourvues de tout pouvoir évocateur de satisfaction qui en ferait des " représentations " à part entière.
Notre perspective peut être appliquée aussi à la question de l'appauvrissement psychique que l'on observe dans différents états cliniques où l'on constate une sorte de destruction des représentations et pas seulement d'attaques contre les liens. Il semble qu'il faille distinguer deux éventualités.
D'abord une sorte de disparition psychique par désinvestissement ; nous soustrayons notre investissement à une représentation qui disparaît alors, au profit d'une autre qui semble alors exister seule. Vous êtes dans une chambre obscure, vous déplacez le pinceau de lumière de votre projecteur et c'est seulement ce qui est éclairé qui semble exister, pourtant le reste n'est pas détruit, pas plus que le contenu d'un livre fermé dans une bibliothèque. Mais si le livre est perdu dans la bibliothèque son contenu est tout autant inaccessible que s'il avait été détruit. Un désinvestissement trop prolongé peut faire disparaître tout lien avec la représentation désinvestie qui restera inaccessible.
Mais il est possible de détruire un élément psychique d'une autre façon, par surinvestissement. Quelqu'un qui, sans savoir lire, voudrait trouver dans un livre quelque chose qui lui apporte une indispensable guérison, pourrait s'acharner sur les pages du livre jusqu'à les détruire. De même qu'un sujet incapable de trouver les moyens d'une satisfaction dans une relation avec quelqu'un d'autre peut s'acharner sur lui jusqu'à détruire toute relation possible, le surinvestissement en emprise d'une représentation peut aboutir à n'en fixer que la part d'image et à couper son lien avec toute émotion. L'isolation et le surinvestissement d'une représentation par rapport à l'ensemble auquel elle appartient est le début de sa réduction à son propre squelette.
Le soutien au fonctionnement des représentations
Pourtant les investissements en emprise peuvent soutenir le jeu des représentations. Il semble bien qu'un certain nombre d'entre nous, à certains moments ou dans certains registres de leur fonctionnement mental, aient besoin de s'appuyer sur une petite activité d'emprise comme pour réalimenter ou relancer le système de constitution de la représentation. " Mes pensées dorment si je les assis " disait Montaigne. Un certain nombre d'investissements sensoriels moteurs ont souvent un impact, une utilité, pour soutenir le fonctionnement représentatif. Le fait de griffonner peut soutenir un mode de pensée associatif. Tout se passe comme si le fait de disposer d'éléments à investir en emprise, soutenant le registre de l'image, favorisait le jeu des représentations. Si le lien entre les deux registres de la pulsion est suffisant l'évocation de l'un fait surgir l'autre. C'est ce qui se passe chez l'enfant dans l'usage des objets transitionnels : c'est parce qu'il est objet d'emprise que l'objet transitionnel soutient les représentations et le jeu fantasmatique de l'enfant. Nous retrouvons ici la façon de voir de Freud dans le passage de Totem et tabou que nous avons cité : " Une impulsion motrice est attachée à son désir (…) et celle-ci (…) est utilisée pour représenter la satisfaction de telle sorte qu'on puisse pour ainsi dire la vivre grâce à des hallucinations motrices. Une telle représentation du désir satisfait est tout à fait comparable au jeu des enfants … "
Ce soutien à l'activité représentative par une certaine emprise visuelle sur autrui est observable dans l'utilisation du face à face en psychothérapie.
1 S.Freud, Totem et tabou, trad.Marielène Weber, Gallimard p 201.
2 En allemand Bemächtigungstrieb ; le terme, traduit en français par " pulsion d'emprise ", n'a pas été rendu de façon satisfaisante en anglais : Strachey l'a traduit par instinct of mastery ce qui ne distingue pas Bemächtigung et Bewältigung, emprise et maîtrise.
3 C'est ce qui peut expliquer que Freud ait abandonné cette notion d'emprise ; nous pouvons supposer penser qu'il a senti l'impossibilité de soutenir l'idée d'une pulsion d'emprise non sexuelle et qu'il a de ce fait délaissé la notion. C'est sans doute pour la même raison que les tentatives pour rétablir la pulsion d'emprise dans la théorie psychanalytique ont jusqu'à présent échoué. Par exemple Ives Hendricks a fait tout un travail sur ce qu'il appelle la pulsion de maîtrise. Il la considérait comme quelque chose de non sexuel, et il a même essayé ensuite de lui faire correspondre, dans sa théorisation, un principe particulier le "work principle", le principe de travail. Cette désexualisation complète a choqué même les tenants de la psychologie du moi, qui pourtant n'auraient pas dû être si réticents devant ce que leur proposait Hendricks dont les formulations étaient parfaitement compatibles avec la théorie du moi autonome; il n'a pas été écouté du tout, et toutes les idées qu'il a proposées ont été refusées successivement aussi bien par Fenichel que par Hartmann, Kris et Lœwenstein.
4 Plus le registre des représentations s'appauvrit et plus les difficultés à utiliser l'objet, à bâtir et intégrer des satisfactions venant du commerce avec l'objet, s'accentuent.
5 C'est ce qui se produit dans le cadre des perversions sexuelles.
|