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L'addiction à s'endetter économiquement. Un type de solution addictive lorsque règne le besoin de payer et de perdre.

 

 

Article presenté dans le Meeting sur les états de détresse à la UCES (Universidad de Ciencias Empresariales y Sociales) et publié dans la revue “Actualidad Psicológica”, an XXIX, nº 318. Avril 2004. Buenos Aires. Argentine.

Dr. Eduardo Alberto Grinspon.

Introduction

Il est habituel que dans les mass média l'on aborde le sujet du paiement de la dette. Généralement ce thème se réfère au débiteur qui est celui qui décide s'il paie la dette, quel pourcentage il paie, qui l'on va payer et dans quelles conditions ceci va se réaliser. Il y a une remise en question de la légitimité de la dette, l'origine réelle des fonds et la manière bâtarde de calculer les intérêts déjà gagnés par le créancier. C'est à dire, la remise en question qui apparaîl dans les mass média nationaux et internationaux est faite à partir de la décision du débiteur .

Au quotidien La Nación du samedi 6 mars de cette année, ils publient au sujet de l'Argentine et de sa relation avec le FMI: “ Si l'on ne fait aucun paiement, le FMI doit mettre en route un processus qui éventuellement déclarerait l'Argentine en défault , ce qui serait très gênant pour le FMI. La dimension d'un tel défault serait sans précédents, avec des conséquences pour la réputation du Fond et la manière dont il gère ses affaires. La Banque Mondiale et la Banque Intéraméricaine de Développement, avec un exposé de plus de 20.000 millions de dollars entre les deux, devraient prendre des mesures immédiates pour couvrir le retard. De cette manière l'Argentine tient le Fond attrapé (la remarque est de l'auteur). Un nombre croissant d'actionnaires du Fond veut mettre au pas l'Argentine” (1)

Ces commentaires qui dévoilent peu à peu de quelle manière fonctionne le système financier, a rappelé à ma mémoire une entité clinique avec laquelle j'ai pris contact il y a onze ans. Cette conjoncture clinique je l'ai nommée addiction à la dette ; elle impliquait des addicts à s'endetter économiquement.

En 1993, nous parcourions un moment socio-économique postérieur à l'hyperinflation, au cours de laquelle l'on avait soutenu la croyance que l'argent s'auto-produisait. Depuis une logique autoérotique, on avait obtenu plus de revenus de l'argent dans le système financier que dans le

(1) “Si no se hace ningún pago, el FMI debe poner en marcha un proceso que eventualmente declararía a la Argentina en default y eso sería muy incómodo para el FMI. La magnitud de tal default sería sin precedentes, con consecuencias para la reputación del Fondo y la manera en que maneja sus asuntos. El Banco Mundial y el Banco Interamericano de Desarrollo, con una exposición de más de 20.000 millones de dólares entre los dos, tendrían que tomar medidas inmediatas para cubrir la mora. Así la Argentina tiene Fondo atrapado (el destacado es del autor). Un número creciente de los accionistas del Fondo quiere poner en vereda a la Argentina.”

circuit productif. Le fait que ces patients, au moyen de transactions économiques perverties,

changement de chèques ou manipulations financières , produisent dans un circuit débiteur une somme d'argent inexistente, je l'ai rapproché de cet antécédent. Le niveu de perte et de destruction du patrimoine familial que ces mouvements impliquaient était également évident.

Le fait d'avoir averti la présence dans la clinique de ce type de conjoncture a ouvert la possibilité d'un type d'abordage technique interdisciplinaire dans le positionnement face à la structure familiale et individuelle du patient.

Dans la structure familiale, la brisure d'une légalité implique une marque qui retourne resignifiée en quelque sorte dans les générations postérieures. C'est à dire, ce qui a été dénié ou forclos dans une génération retourne par différents types de formations substitutives. Au niveau social il est possible de penser que chaque brisure d'une légalité génère un type de blessure narcissique qui produit à postériori un type de formation substitutive. Quelque chose de pareil à ce processus est en train de nous atteindre à partir de la manière où circule le thème du paiement de la dette au niveau médiatique.

Reprenant le même quotidien du 6 mars dernier, il y a un commentaire qui nous étonne: “L'idée que le Président analyse à ce moment-là , celle de ne pas toucher aux réserves pour payer le FMI et destiner ces fonds-là à de nouveaux investissements en travaux publics, infrastructure et programmes de croissance économique, ce que l'on connaît à l'intérieur du cercle officiel comme la mise en oeuvre d'un plan B ...” (2)

C'est à dire, dans les termes du préconscient à ce moment-là, c'est le débiteur qui, faisant appel à une certaine condition d'égoïsme nécessaire et à un type particulier d'autoconservation , détermine la possibilité de ne pas toucher à une partie des réserves et de la destiner à produire. Ce commentaire a évoqué en moi un écueil clinique qui depuis le point de vue éthique se présentait à nous à ce moment-là quand nous devions prendre des décisions comme équipe interdisciplinaire face à la famille dans ses décisions au sujet des milieux financiers. Par exemple, déterminer le montant réel de la dette s'il y avait une vocation de paiement et jusqu'où existait la possibilité de la payer, nous rapprochant finalement de l'idée que le groupe familial prenne la décision de retenir un secteur de son patrimoine pour pouvoir continuer à subsister.

Il a été éclairant, à travers l'apport d'avocats et d'experts comptables, spécialistes en encaissements et en dettes, de pouvoir apprendre que pour la Banque qui consent des prêts, déclarer un crédit irrécouvrable implique devoir faire appel à ses réserves pour faire une prevision du même montant, ce qui impliquait quelque chose de très coûteux, probablement supérieur à l'argent dû par notre patient. Ceci a permis de comprendre le moment où l'addict à la dette venait à la séance dans une attitude euphorique, apaisante et prometteuse en complicité

(2) “La idea que por estas horas analiza el Presidente es no tocar las reservas para pagarle al FMI y destinar esos fondos para nuevas inversiones en obras públicas, infraestructura y en programas de crecimiento económico, en lo que se conoce dentro del círculo oficial como la puesta en marcha de un plan B…”

et connivence avec sa famille, présenter “qu'il n'y avait plus aucun problème, que la Banque lui accordait un nouveau crédit et refinançait la dette, lui faisant une remise importante de capital et intérêts”. Ayant les idées claires depuis le but clinique , que le besoin d'interrompre le circuit addictif et perdant et interférer peu à peu dans les différentes complicités était indiscutable , nous avons parcouru la violence nécessaire pour empêcher cette transaction , qui, finalement continuait à être un pacte perverti par des manipulations perverses . Après onze ans et différentes brisures du monde financier et corporatif à niveau national et international, il est clair qu'en se référant aux problèmes de la Banque Mondiale et au BID, on emploie le même type de logique dans laquelle le créancier dépend du débiteur, ce qui, en général est su par le débiteur.

Motif de consultation

D'habitude le patient addict à la dette ne consulte pas, c'est depuis le milieu familial que circule le motif de consultation, soit à travers un enfant angoissé par le tableau dépressif et chaotique de son père et de la famille, un commentaire fait par un père à un enfant au sujet de fantaisies suicidaires, la détérioration et la dégradation d'un lien de couple par des raisons économiques, etc. Bien qu'au début se présente un tableau dépréssif, dans le discours du patient prime le thème des dettes, de l'argent , du caractère péremptoire de ce qui se doit, dans un contexte de comptes et de chiffres . Le mélange de positions prometteuses dans des situations désespérantes génère depuis la subjectivité transférentielle le registre d'une sensation de sans issue et la lueur paradoxale dans le thérapeute que “S'il y avait de l'argent on pourrait résoudre quelque chose”. Le désespoir et la situation sans issue au point de vue économique et au niveau de la solitude qui se générait au niveau transférentiel, c'est ce qui a conduit à enregistrer le besoin de convoquer le groupe familial. Ceci permettait de sortir du climat toxique de solitude transférentielle, générant un soulagement chez le patient aussi bien que chez le thérapeute. Ce sont des patients qui doivent tout, sans aucune possibilité d'affronter leurs dettes, sans aucune possibilité d'honorer ce qu'ils doivent face à la structure financière et familiale. Cet abordage met en évidence les différentes complicités et niveaux de déni et de forclussion qui ont opéré pour parvenir à ce moment du processus.

En accord au niveau de dégradation de la situation familiale et dans un climat de stase toxique, la scène présente un personnage coupable, face à de multiples accusations et reproches. Le niveau de haine circulant face à ce personnage victimaire (actif) dans un contexte familial, ouvre la possibilité que sur l'envers il soit aussi une victime passive de cette structure où se soutient un code victime/victimaire, créancier / débiteur dans le besoin de perdre . Ce genre de dénouement dans ces structures familiales implique une sérieuse altération de l'auto-conservation, qui rend évident un problème pulsionnel à sa base.

L'entêtement à soutenir le besoin de perdre dans un climat de haine joué et explicite impudiquement , nous conduit à penser à la haine comme un facteur dynamique dans le soutènement de cette structure. Ce qui est perdu passe à être le produit qui soutient le niveau nécessaire de haine dans un circuit de rétro-alimentation haine-perte-haine . Cette dernière à travers le climat d'excitation qu'elle génère, opère à la manière d'une contre-investissement obturant le registre de la progressive et incessante perte totale de l'énergie de réserve.

Voilà pourquoi le premier objectif thérapeutique au moment d'envisager ces traitements est de soutenir la volonté de paiement et de produire un stop au besoin perdant et hémorragique qui demeure dans la complémentarité interfantasmatique familiale. Tout addict s'articule à son addict à l'addict, qui dans ce cas, c'est le personnage qui soutient l'exigence, la haine et un type particulier de manipulation narcissique dans le milieu familial. Bien que dans plusieurs occasions nous allons nous référer à l'addict à la dette comme s'il était le “patient”, il ne faut perdre de vue dans aucun moment de cette communication, que le traitement s'adresse à la structure familiale à travers différents abordages. Au début du traitement, c'est l'addict à la dette qui soutient une conscience de souffrance psychique, alors que dans la famille il n'existe pas de conscience de maladie ni de perte. L'un des buts thérapeutiques, c'est que l'on puisse décentraliser l'optique au sujet de l'addict à la dette, coupable de la débacle, et que la famille acquière peu à peu conscience de la maladie, parvenant finalement à enregistrer ce qui est perdu comme une perte de la structure familiale.

Dans un premier moment, la convocation aux entretiens familiaux a eu comme but de diminuer l'exigence familiale et créer un type de réseau en mettant en paroles , dans un space de groupe et familial , l'état calamiteux de la situation familiale économique (homologue à celle qu'on emploie avec des patients addicts). En essayant d'éclaircir les complicités intrafamiliales, s'est rendue évidente une articulation particulière avec le dénié “il n'y a pas d'argent et nous ne pouvons pas payer” émergeant des phrases qui, présentées depuis le besoin opèrent comme un type d'impératif, par exemple: “mais les charges et le téléphone, il faut les payer”. Ces affirmations et la supposition qu'il faut payer, quelle que soit la manière, nous connecte depuis cette exigence provenant de la nécessité avec ces phrases habituelles aux addicts à la dette: 1) “ya de algún culo va a sangrar y no va a ser el tuyo”; 2) “de algún culo va a sangrar” (moment de la plus grande dégradation) ; 3) si tu veux qu'on fasse attention à toi, dois ; 4) quand tu devras plus de la moitié de ce possède ton créancier, tu as la vie assurée.

Exemple de scène paradigmatique: Dialogue entre une épouse et son conjoint:

•  Nous devons payer les frais de la maison, faire un achat , la maison est vide.

(“ Nous devons “ opère comme inoculation)

•  Oui, oui, c'est prévu.

•  Mais les chèques que tu as encaissés ne suffisent pas. (en ce moment apparaît une sensation de vide dans le lien.)

•  Ne t'en fais pas, ça s'arrange.

•  Mais, dis-moi comment ça s'arrange.

•  Ecoute, ça va s'arranger, je vais l'arranger, quelle que soit la manière ça va s'arranger, je vais l'arranger.

Cette transcription de scène étant textuelle, il est remarquable comment à mesure que le niveau d'exigence avance, l'addict à la dette passe depuis le neutre “ça va s'arranger” à “je vais l'arranger” , au moment préalable à être expulsé.

•  J'en ai assez, je ne supporte plus, la vérité est que je voudrais mourir.

•  Ce n'est pas si grave, tu exagères toujours.

•  Toujours? J'en ai marre, comprends-le, tu es content parce que tu as encaissé deux petits chèques de merde.

•  Mais écoute-moi.

•  Non, tu ne vas pas me convaincre, tu as déjà encaissé deux petits chèques et tu crois que tout est solutionné, je n'en peux plus, je veux mourir, tu veux me calmer avec ça mais, ... tu te rends compte ce que c'est?

•  Ecoute-moi, je vais le solutionner d'une manière ou d'une autre.

•  Je sais ce qui va se passer, c'est toujours la même chose, tu vas venir me promettre des choses, à parler de la grande affaire que tu vas réaliser, des chèques, et tout ce que je dois être contente. Comprends-le, j'en ai marre, marre, je n'en peux plus.

Chez l'addict à la dette se génère :

•  Je dois la calmer, je dois la calmer, je ne sais que faire, je n'en peux plus, je dois la calmer.

Depuis l'épouse se produit une excitation en escalade jusqu'à un point culminant de condensation dans le “je veux mourir”, situation qui force un niveau plus grand de dégradation chez son époux jusqu'au moment où apparaît en lui le besoin de la calmer. Ce registre est avalisé par l'épouse qui remet en question la manière dont il veut la calmer, alors que dans la complémentarité du couple se soutient l'impératif “il faut la calmer”.

La phrase habituelle “je veux mourir” de l'addict à l'addict a une efficacité sur l'addict à la dette, puisque c'est lui finalement qui voit dans la mort une sortie et un paiement final de la dette . C'est une scène qui condense un niveau de haine et un type de deni qui opère d'une manière mortifère chez le patient. L'addict à la dette pour l'addict à l'addict représente d'habitude un débiteur haï d'une manière meurtrier et transgénérationnelle.

Dans cette scène nous trouvons une épouse qui en a assez mais qui est toujours présente, qui en exigeant de payer les frais pour conserver le standing, réussit à conserver le niveau de la dette. Ceci est reçu par un mari exigé et impuissant, qui à mesure qu'avance le désespoir devient superbe et tout puissant devant les autres, puisque bien qu'il n'ait pas d'argent il doit payer.

Une tension pulsionnelle se crée au moment de se positiver une négativité qui permet de se sentir vivant . Les propres sources pulsionnelles chez ces sujets sont substituées peu à peu par des sources pulsionnelles d'autrui, le travail psychique de l'addict à la dette essaie de traiter des sources pulsionnelles exogènes. A partir de ce moment il part demander, dans une scène dans laquelle demander quelque chose à quelqu'un est un type de sortie de la rétraction.

Le fait que l'objet regnant dans ce type de solution addictive soit l'argent et que ce dernier circule avec différents types de signification dans le milieu familial et financier, m'a conduit à un type particulier d'abordage technique: 1) un abordage familial, 2) un abordage interdisciplinaire avec des avocats et des experts comptables qui conseillent dans les différentes options des manoeuvres financières, 3) un accompagnement thérapeutique du patient dans ses rapports avec sa famille et avec les milieux pervers financiers , 4) à partir de cet échafaudage thérapeutique, soutenir un espace pour l'abordage individuel. Quelques-uns des buts présentés dans ces entretiens familiaux étaient de: 1) Blanchir la dette, la rendre explicite à travers un chiffre dit et écrit face à la famille. Ce qui était écrit impliquait la confection d'un document de ce qui avait été dit, puisque, un circuit paradoxal habituel dans ces constellations familiales est que ce ne soit pas clair ce qui s'est dit, et combien de choses l'on a dites . 2) Convenir avec la famille la vocation de paiement. 3) A partir de ceci, chosir un représentant de la famille ou un professionnel qui détermine par des négociations avec les différents milieux financiers, le montant réel de la dette vu qu'il existe une vocation de paiement. Essayant de soutenir ces buts nous avons trouvé qu'apparaissaient deux positions subjectives : 1) celle de l'addict à la dette qui a besoin de payer, et de solder une dette avec une légalité intérieure , 2) la position de l'addict à l'addict chez lequel, depuis la fatique et la haine émerge un égoïsme mesquin et une manoeuvre spéculative par rapport à la possibilité de payer. C'est depuis le lien transférentiel et à partir de la connaissance de ce qu'impliquait pour ces familles, le besoin de payer de l'addict à la dette , et celui de perdre de la structure familiale, que nous décidions comme équipe interdisciplinaire avec la famille, de quelle manière on allait faire face à la dette et quel secteur du patrimoine pouvait rester en dehors du circuit de paiement et de perte. C'est à dire, ce n'est pas une décision économique ce à quoi nous nous référons, c'est une nouvelle complémentarité donnée entre la structure familiale et l'équipe thérapeutique par laquelle on essayait de mettre un point de fixation à l'indiscutable nécessité de perdre en termes pulsionnels. Il est impossible d'aborder ce type de pathologie sans intégrer les spatialités familiale-individuelle-socioéconomique.

Caractéristiques de l'addict à la dette

Ces patients débiteurs ne sont pas des escrocs , ce sont des personnes affables, agréables, aimables et par moments, croyables. Ils soutiennent un haut niveau de dépendance, facile à enregistrer dans le lien transférentiel. Si les étapes déjà mentionnées au sujet de l'abordage technique sont tolérées par la structure familiale, le degré de collaboration du patient pour le traitement est remarquable.Dans les moments non dépressifs ils restent soumis à un type de motricité par laquelle ils se lancent vers la production de la dette. Cette précipitation évoque le moment où l'addict se précipite à un acte d'incorporation.

Ce qui est spécifique chez ces patients est le besoin de produire une dette, l'argent produit dans leur alchimie est un usufruit pour le circuit familial ainsi que pour le financier. Ainsi que nous l'avons présenté précédemment, pour aborder cette structure il faut articuler trois spatialités: 1) la spatialité intrafamiliale, son histoire et ses mythes, 2) le système financier et sa correlation sociale et économique, 3) le sujet individuel, son histoire et son mythe d'origine. L' argent passe à être un objet commerciable, négociable et productible (sans être le produit d'un travail), équivalent aux objets substituables qui opéraient comme objet de survie dans les solutions addictives. Les dates d'échéance soutiennent l'urgence et le caractère impérieux de la satisfaction de ce besoin de survie. La dette et l'argent sont liés à la subsistance, l'autoconservation, une temporalité circulaire et le soutènement d'un standing nécessaire.

Le chiffre chez ces patients a deux dimension: quantité et date . Dans la dette quelque chose devient quantitatif et datable, et dans l'espace thérapeutique la scène entre un demandeur exigeant et un personnage exigé devient figurable. Quel que soit le chiffre dont on parle, qu'il signifie excédent ou dette, revenu intolérable ou déficit, le chiffre est un signifiant étranger à la signification qu'il produit. La dette en elle-même est celle qui entretient un gradient, une différence, un flux et une relation avec la loi . Nous nous référons à une structure où règne un type de négativité, différente à la logique de cette structure où prime l'expérience de satisfaction. Le soutènement du moins un en tant que négativité est l'entretien d'un niveau de constance, différent du nirvana qu'impliquerait le zéro de l'acquittement de la dette. C'est pour tout cela qu'il est impossible d'inscrire un stop dans la structure, il n'y a pas de satiété ni de satisfaction, seul le moins un (-1) soutient la structure dans un type particulier d'attachement au négatif.

Complicités familiales

Il est important d'avoir clair le concept de patients débiteurs et non escrocs, c'est à dire, ils n'obtiennent pas un revenu personnel dans une manoeuvre spéculative. Chez eux se soutient la nécessité de s'endetter et de payer. Malgré ceci le niveau de mensonge, promesses et manipulation avance progressivement suivant le niveau de dégradation subjective. Cette dernière est l'émergent de l'articulation des complicités intrafamiliales et les sociales financières. Tout addict à la dette soutient son équilibre avec différentes complicités dans un milieu familial: à travers l'addict à l'addict, et à travers des amis ou des parents. Ces derniers, à partir du lien qu'ils ont eu précédemment avec le patient, lui prêtent de l'argent. J'appelle ceci des complicités, puisque malgré l'avertissement et la consigne de ne pas prêter d'argent, cela continue à se produire soit “par pitié”, “je ne peux pas lui faire ça et lui dire que non”, “pour me débarrasser de lui et qu'il arrête de m'emmerder”.

L'addict à l'addict est celui qui apporte le niveau d'exigence, de dévalorisation et de soutènement du déni de la non possibilité de payer, méconnaissant d'où provient l'argent ou la non activité de travail de son conjoint. Partant d'une logique de la nécessité, “de ma nécessité”, l'addict à l'addict énonce d' un ton impératif, dans lequel il n'y a aucun doute , “il faut payer”. Ce qui est sous-jacent dans son affirmation est le noyau de déni, le besoin de voir se concrétiser le perdre et la deni de la subjectivité de l'addict à la dette, ce qui est différent du “il faut payer” provenant depuis l'imaginaire de ce dernier, chez qui le devoir payer est un impératif. Le “il faut payer” de l'addict à l'addict exprime ce qui est intólérable de la chute de l'efficacité de la défense du devoir perdre. Depuis l'addict à la dette ceci est enregistré comme “il faut payer et perdre, je te fais responsable de soutenir le niveau de la perte”. C'est sur cette scène que nous pouvons apercevoir quelque différenciation, l'addict à l'addict soutient la haine et la nécessité de perdre, alors que l'addict à la dette est celui qui soutient la nécessité de payer et de produire une dette. C'est cette dernière idée qui habilite le type d'exigeance et donne un support à l'efficacité du déni en soutenant la condition de possibilité de payer. L'exigence qui provient de l'addict à l'addict circule vers l'autre dans un acte de deni de sa subjectivité. C'est depuis l'identification avec un objet denié ou forclus que l'addict à la dette se lance dans son acting out faire un emprunt (crédibilité) , c'est à dire un type d'investiture. L'exigeance chez l'addict à la dette est sentie depuis le corps, registre somatique homologue à celui de l'abstinence face à certains toxiques.

De la même manière que dans les solutions addictives l'autoconservation nous la pensons comme paradoxale, sur les scènes où nous sommes convoqués avec les addicts à la dette, se soutient la paradoxalité. Par exemple , dans une scène d'une très grande violence, l'épouse dit: “- parce que tu sais qu'en dernière instance celle qui a toujours été ici pour te supporter, c'est toujours moi, mais je n'en peux plus.” A ce moment-là apparaît chez l'époux débiteur le besoin de s'approcher et de toucher son épouse, de chercher une rencontre tendre ou commisérative avec cette femme froide, calculatrice et mortifère. Ce rapprochement de la peau d'un autre condense cette rencontre dégradée et dévorée par la frénésie débitrice, transformée en un noyau toxique qui garantit le soutènement de la dette.

A mesure que le niveau de déni et de forclussion avance, augmente la dégradation subjective vers des niveaux difficiles à imaginer préalablement. Je comprends ce stade comme une alerte, une demande désespérée émergeant de l'addict à la dette . La perte de la pudeur devient évidente, l'acte manipulateur se dirige vers le milieu familial le plus proche, par exemple, vers les enfants. Il se génère peu à peu des scènes où le fils sent en sa propre chair l'attitude menteuse et inescrupuleuse du père, par exemple: 1) demander à un fils , avec un caractère d'urgence, l'argent fruit du salaire gagné pour un travail réalisé avec un grand effort, 2) se proposer pour faire la démarche de payer certains impôts et une fois obtenu l'argent, s'en servir pour d'autres fins, ne pas effectuer le paiement et ne pas prévenir son fils que l'impôt n'était pas payé. Je comprends ce moment comme un point d'inflexion du traitement, un point limite.On est en train de demander à un fils une sortie face à la complicité et à la complémentarité interfantasmatique, existant d'habitude dans le contrat de couple incestuel par rapport au besoin de faire usufruit du pouvoir . Depuis l'optique de la thérapie familiale psychanalytique ceci implique une ouverture générationnelle. Ce n'est pas seulement un messaje au fils à qui l'on est en train de parler, quelque chose du le non dit (maudite) dans le secteur fils habitant dans la structure transgénérationnelle de la famille acquiert peu à peu la parole . A partir de cette scène où un père ment, escroque et quémande à un fils, commence à se développer une autre scène.

Pour pouvoir mettre une limite au niveau de dégradation et concevoir la route de resubjectivation et de redignification il est fondamental dans ce type de traitement de soutenir l'existence d'un regard bienveillant , quelqu'un devant qui l'addict à la dette puisse se redignifier et récupérer des valeurs. Depuis mon expérience clinique si l'on ne réussit pas à racheter ce personnage depuis la structure familiale, le pronostic de traitement est réservé. D'habitude ce personnage émerge depuis l'un des enfants, qui est témoin et témoignage de la complicité familiale dans le perdre entêté. Mais en même temps, c'est celui qui peut racheter des secteurs du lien avec ce père , à l'intérieur d'une histoire où, en général, il y a eu des moments de bonne qualité affective. Ces restes d'un patrimoine non perdu sont des points d'ancrage dans le traitement face au cycle frénétique vers la dénigration . Une fois réussi ce but clinique (celui de soutenir le regard bienveillant), le climat dans le traitement individuel change peu à peu. On peut parler d'une autre manière de l'histoire familiale et nous approcher du type de brisure qui s'est produite pour être arrivés à ce dénouement.

Au début du traitement la demande provenant de l'épouse autant que de l'entité financière, était la trame qui soutenait la tension nécessaire chez notre patient. Une fois cette trame démontée, c'est le lien transférentiel avec le regard bienveillant réussi, qui opère comme point de fixation pour le développement du processus thérapeutique.

Dette

Il faut qu'un débiteur paie ce qu'il doit, ce qui fait appel à la dette autant qu'à la loi et à la faute. Il y a des moments où le prêteur, le personnage exigeant et l'argent sont différenciés. A ce moment-là, euphorique et manipulateur, le patient est celui qui administre ou produit cet objet qui , d'une manière permanente bouche un trou en découvrant un autre, avec quoi la dette continue en vigueur. A mesure qu'avance le niveau de dégradation et de rétraction entre le moi débiteur et l'argent, se crée un état de fusion, le corps et l'objet se fusionnent, c'est à ce moment-là, où l'on passe de la phrase “de algún culo va a sangrar y no va a ser el tuyo” à “de algún culo va a sangrar”. Le débiteur est celui qui est sur la voie de payer cet objet dû, peut-être, avec sa propre livre de chair. Si nous pensons à la phrase qui frappe la culture de ces patients, la référence au mot “cul” implique une érogénéité annale où quelque chose “que je produis, je peux la retenir ou l'expulser, mais en se référant au “va saigner” je transforme le solide en liquide perdant la notion de bord”, puisque c'est le sang qui doit se soutenir dans un espace singulier et ne pas se perdre vers l'extérieur. Cette transformation de solide en liquide et de perte de bords est opposée à la scène productrice de dette où dans l'acting out l'on récupère espace, temps et bords.

Dans cette pathologie nous avons deux émergents: la dette et la faute . La dette assure “que si je dois , c'est parce que j'ai reçu quelque chose et je suis uni à quelqu'un par une dette d'origine qui affecte le temps-espace” (lien primaire). La faute réfère toujours à la loi et au péché, ce qui “m'institue comme sujet et comme personne”. Ils sont des survivants grâce à la dette et à la faute. Comprendre que la dette réfère le moins un comme un type de négativité articulé à la loi, implique que depuis notre place de thérapeute, intégré dans la structure interdisciplinaire se soutienne l'impératif “il faut payer”, “il faut honorer la dette” , à côté d'un stop à la perte.

Dans le mythe familial la dette soutenue dans le secret familial se suppose prescrite. Dans la scène débitrice produite par l'addict à la dette tombe la prescription , et il actualise un secteur de l'histoire en la produisant en acte en une situation actuelle. La dette affecte le temps et l'espace, ouvrant la dimension éternisante en un temps circulaire.

Toute dette demande un temps et les prêts sont pour une durée où l'on attend que quelque chose puisse se résoudre. Un patient abandonné par son père peu après sa naissance et dont la mère est morte d'un cancer foudroyant, raison pour laquelle il a dû être élevé dans un orphelinat, affirme d'un geste de certain succès et de calme: “pour moi il n'y a ni passé ni avenir, le passé est passé et je m'en suis tiré, et l'avenir, il n'y en a pas, il n'existe pas, rien que les chèques qui vont arriver, mes entrées et mes sorties quotidiennes, si le miracle s'accomplit de voir ma femme s'approcher de moi et que les enfants me disent qu'ils vont bien, et qu'ils ont la même chance que moi dans mes premières années de mariage, cela me satisfait.

La scène productrice de dette implique un mouvement cyclique et répétitif où se fondent des spatialités, un bord, un gradient, un flux, un objet. Une scène qui, pouvant être imaginée dans l'espace thérapeutique permet de récupérer différents fragments de l'histoire personnelle et familiale, acquiert une figurabilité . Bien que dans le moment frénétique se produise une excitation concentrique vers un point de haute concentration, dans la production de dette l'on accède à une temporalité cyclique et circulaire dans laquelle avec des scansions l'on soutient l'éternel retour. Le simultané se déconcentre vers un mouvement successif, la temporalité circulaire est un type de déconcentration, le moment où le sujet qui doit, et ce qui est dû parviennent à la fusion, étant la concentration maximum. Le temps qui soutient une directionnalité irréversible, au moyen de la dette devient circulaire et acquiert une réversibilité, rendant l'impossible , improbable.

Moment de l'élan

En assemblant l'exigence familiale avec les exigences provenant des entités financières ou “des pressions intimidatoires depuis les circuits de l'usure”, on crée chez notre patient un noyau ruminant. Ce dernier opère fondamentalement pendant la nuit, ne lui permettant pas de s'endormir. Cette tension en stase devient le lendemain un mouvement impulsif, manipulateur, prometteur et euphorique dans la recherche de dette, de temps et de l'objet argent avec lequel pouvoir boucher un trou et réussir un certain soulagement.

Ce que produit l'addict à la dette, ce sont des scènes productrices de dette . La phrase habituelle dans le discours de ces patients, “il faut conserver le standing ” doit être comprise littéralement, c'est à dire conserver le niveau de tension toxique et débitrice.

Si l'angoisse renvoie à l'état de non représentation, le circuit de la dette donne un texte et rend possibles des métaphores. La trame qui soutient le débiteur est formée de deux niveaux de créanciers: un niveau intrafamilial, et un niveau social et financier. Le fait de produire une dette de manière impulsive/compulsive garantit cette disjonction: 1) en ne concrétisant pas un mouvement centripète et fusionnel vers la créancière interne à la structure familiale, 2) en ne concrétisant pas un mouvement centrifuge et fusionnel vers le créancier économique, 3) pouvoir alterner entre la place d'être exigé et la place d'être exigeant.

Le circuit: inoculation – état toxique – acting out avec le postérieur retour incessant de la scène, varie peu à peu à mesure que le niveau de rétraction et de dégradation subjective augmente. A mesure que l'argent et le corps se fusionnent, s'habilite un chemin vers le corps, passant d'un acting out à un acting in. C'est le moment de plus grand désespoir et d'impudicité. Apparaissant les tableaux somatiques importants ou les fantaisies suicidaires. Ceci se produit lorsque tombe l'efficacité qu'avait l'acting out en mettant en jeu une motricité à l'intérieur d'une dimension temporelle et spatiale.

A mesure que s'encadre le traitement se profile peu à peu une histoire familiale et une histoire individuelle, confluent un code familial, un code individuel et un code social-économique, rendant possible l'efficacité de l'effet mitopoïétique . Afin de pouvoir articuler ce dernier avec le besoin de payer de l'addict à la dette, évitant que se concentre son être coupable de la perte totale, notre agissement clinique doit être interdisciplinaire face à la prise de décisions dans le développement du traitement.

La dette implique une négativité qui émerge positivée en une scène qui, faisant partie de la réalité soutient différentes croyances en termes familiaux, sociaux et économiques .

Le fait que ces processus se développent à partir de la prise de décisions, conduit l'équipe thérapeutique à être en permanence face aux conséquences de chacune d'elles. Ceci implique différents types de résistance et un effet résilient par lequel se soutient le besoin de perdre en état latent. Comme cela nous arrive avec des pathologies graves, avec des altérations sérieuses de l'autoconservation, ce sont des processus qui se développent par moments à partir de décisions “du dehors” pour ensuite être pensées et élaborées. Le fait de cesser de perdre, nous conduit à nous demander l'effet que le revenu intolérable génère dans ces structures familiales , un type d'excédent qui, ne se perdant pas, opère comme un corps étranger.

Je vais conclure cette communication par une citation que je considère suggestive pour le thème exposé. Sylvie Le Poulichet dans Monographies de psychopathologie, Les addictions, page 196, dit: En ancien français le nom addiction se rapporte à l' ”obligation par le corps” que doit subir un individu lorsque ses dettes restent sans payer. Cette ancienne pratique trouve ses origines dans le droit romain où par ordre d'un magistrat le créancier reçoit le droit de prendre la personne du débiteur “addictus” et de le traiter comme sa chose. L'addictio est l'adjudication de la personne du débiteur au créancier qui le soumet, s'approprie et se sert de lui. Le terme même dérive du verbe addicere signifiant “dire à” dans le sens d'attribuer. Telle est la condamnation réservée à celui qui ne peut pas faire face à une dette, son être reste seulement en substance, son corps en état de caution.

 


 
 
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